Le vernissage

L'exposition
© Marie-Hélène Le Ny
Voir le reportage d'OC-TV.net
Cliquer ici pour voir la vidéo

Provisoirement Définitif
Provisoirement Définitif a été entrepris en février 2001 lors d’une résidence au Québec où j’avais été invitée par le Regroupement des Artistes des Cantons de l’Est (RACE). Ce travail fait suite à une première série sur la nourriture réalisée en 1999/2000 (Mes petits morceaux de madeleines).
Je suis préoccupée depuis quelques années par les conséquences de la mutation des comportements alimentaires dans les pays dits développés, et par ses épiphénomènes à l’échelle mondiale. La culture, l’élevage, la préparation, la conservation et le partage de la nourriture ont conditionné les rapports humains pendant des siècles, façonnant les corps et ses représentations, les religions, les mythes et bon nombre de croyances populaires. L’homme était ce qu’il mangeait : un chasseur, un cueilleur, un cultivateur… Aujourd’hui, j’ai envie de dire que le citadin occidentalisé est d’abord un consommateur, se déchargeant de plus en plus des questions liées à sa nourriture sur l’industrie, le marketing et la publicité. Il sacrifie l’élément essentiel de sa survie et de son bien-être physique au rendement et au profit, il perd la notion de ce qui est sain pour son corps et nécessaire à ses équilibres vitaux. Il laisse les marchés viser l’uniformisation des comportements par la mondialisation d’une consommation normative, calibrée et industrialisée, au détriment des traditions locales de production et d’alimentation. Cela génère des déséquilibres alimentaires, en qualité et en quantité, et l’on voit se développer des pathologies graves et endémiques liées à des comportements aberrants : anorexie, boulimie, allergies, obésité…
J’ai décidé de multiplier les angles de vues sur ces questions, photographiant non seulement les personnes mais aussi leurs cuisines, frigos, sources d’approvisionnement, ainsi que la filière de production alimentaire et les injonctions médiatiques qui nous incitent en permanence à manger toujours un peu plus…
Le rapport de chaque individu à son corps est indissociable de son rapport à la nourriture, l’un modelant l’autre en permanence, influencé souvent par la pression sociale de plus en plus forte, surtout pour les femmes. La question de l’image devenant essentielle pour beaucoup, il est important de faire correspondre l’image que l’on a de soi, celle que l’on souhaite donner et celle que les autres nous renvoient. Le plus souvent, le point de comparaison est la norme véhiculée par les médias : il faut être jeune, beau, bien fait et en bonne santé. Sans vraiment la remettre en cause, on cherchera par tous les moyens à s’en rapprocher : régimes en tous genres, substituts et compléments alimentaires, médicaments, chirurgie esthétique, body-building, absorption d’hormones et manipulations génétiques connaissent un développement sans précédent…
En fonction de ses origines, de sa culture et de sa personnalité, chacun s’invente le comportement alimentaire qu’il peut, source d’équilibre ou d’angoisses sans fin - souvent contrebalancées par des réactions de compensations pathologiques qui sont autant de tortures pour le corps !
Dans ce projet en cours, je continue à photographier des personnes aux comportements différents et parfois pathologiques : hommes, femmes, enfants - tous âges confondus, sollicitant ruraux et citadins. Et surtout je poursuis mon exploration de la chaîne alimentaire dont certains éléments sont très réticents à se laisser photographier…

© Marie-Hélène Le Ny

La Traversée des apparences
J’ai entrepris cette série sur la ville en 1999, après avoir mis au point le dispositif optique l’année précédente. Ce travail s’inscrivait dans une recherche pour l’exposition Paris 3D  qui s’est tenue au musée Carnavalet en 2000. Il fait un peu écho au travail mené à la cité de refuge en 1993, j’y développe cependant de nouvelles problématiques plastiques autour des rapports entre la bâti et le vivant.
En effet, la ville n’est pas réellement une entité, plutôt une juxtaposition et une stratification d’éléments différents et parfois contradictoires. Notre perception de l’espace urbain est éminemment culturelle et dépendante des outils qui nous permettent d’appréhender le monde (maîtrise - ou non, de la langue, histoire familiale et sociale, éducation, croyances, mobilité, âge, sexe...).
Marey et Muybridge ont cherché à décomposer le mouvement, à percer les secrets de la locomotion humaine et animale, dans des images où la dimension esthétique l’emporte parfois sur l’aspect documentaire et l’intérêt scientifique. Duchamp s’en est inspiré dans son nu descendant l’escalier, et nombreux sont les artistes qui se sont faits les chantres de la vitesse qui symbolisait la vie moderne au début du siècle dernier. Pour ma part, j’ai cherché à recomposer le mouvement perpétuel qui agite la ville en superposant des éléments temporels consécutifs, jouant de la transparence du film qui permet cette
« traversée des apparences ». Je redistribue à ma guise l’espace à ceux qui l’ont traversé, télescopant les trajectoires, forçant les rencontres et fabriquant des strates si minces et perméables les unes aux autres que l’espace et le bâti immobiles se chargent d’une densité et d’une présence contrastant avec l’aspect diaphane qui caractérise le passage des êtres en mouvement. Atget faisait en sorte qu’ils disparaissent au profit de la permanence de la ville, je les convoque au contraire pour ralentir l’évanouissement de la vie dans l’espace et le temps qui échappent encore et toujours à leur maîtrise. Je ne souhaite pas que leurs formes se dissolvent, mais qu’elles inscrivent une légèreté immanente qui s’oppose au poids des corps. Dans l’image perçue, à la fois fixe et mouvante, le regard flotte
comme dans un rêve, une image mentale, tout lui semblant à la fois si familier et pourtant si différent... Comme dans un film où s’allongerait sur la rétine la persistance des images, se recouvrant les unes les autres, sans pour autant se masquer !
Marie-Hélène Le Ny/Août 2003

© Marie-Hélène Le Ny